CHAPITRE V
La dynamique de la stratification sociale |
Fiche de début de chapitre (structure du cours, définitions, sujets possibles)
En classe de première, vous avez étudié la structure sociale, en particulier celle de la société française. Vous avez étudié les différentes manières d'appréhender la société soit en termes de classes sociales, de catégories sociales, de strates ou de couches sociales... Tous ces termes, toutes ces notions renvoient à l'existence de différences sociales qui caractérisent les différents groupes sociaux. Nous allons nous intéresser dans ce chapitre, non pas tant aux différences qu'aux inégalités qui se manifestent dans notre société. Il s'agira notamment de voir comment elles s'expliquent, comment elles se mesurent, comment éventuellement y remédier...
Il s'agira également de voir comment ces inégalités ont évolué dans le temps, en particulier au cours du XXème siècle.
Ont-elles disparu ? Se sont-elles au moins réduites ? Ou sont-elles en train de réapparaître ?
En France, aujourd'hui, les 2000 foyers les plus riches disposent de revenus 50 fois plus élevés que la moyenne. 5 % de la population détiennent près du tiers du patrimoine total des français. Les inégalités qui s'étaient réduites en France depuis 1914, se creusent à nouveau au point que certains ont remis au centre des débats depuis quinze ans la question de la fracture sociale (selon l'expression de l'économiste Emmanuel Todd, reprise par le candidat Jacques Chirac lors des élections présidentielles de 1995).
La question des inégalités économiques et sociales se pose aujourd'hui avec tout autant d'acuité qu'hier. On parle ainsi de "nouvelle pauvreté", d' « exclusion sociale », voire de « dualisation de la société française ». L'écart se creuse entre ceux qui ont un emploi fixe, bien rémunéré, une qualification, un patrimoine et ceux qui ne disposent que du minimum vital pour vivre.
Certains de ces enjeux ne seront évoqués que dans le chapitre X (Protection sociale et solidarités collectives). Pour l'instant attardons-nous d'abord sur la stratification sociale pour voir ensuite la dynamique des inégalités.
A. Stratification sociale et inégalités.
1. Inégalités et différenciation sociale.
Alors qu'une différence correspond à ce qui n'est pas pareil, à une caractéristique spécifique (avoir les cheveux bruns ou blonds..., être une homme ou une femme, être jeune ou âgé, être français ou espagnol, être fleuriste ou agent immobilier...), une inégalité correspond à une différence qui entraîne un avantage ou un désavantage pour les uns et les autres.
L'inégalité individuelle devient sociale lorsque les différences sont vécues par un ensemble de personnes aux caractéristiques communes.
Toute différence, n'est pas nécessairement une inégalité. Pour qu'il y ait inégalités sociales, il faut donc qu'existent des ressources socialement valorisées (prisées), caractérisées par la rareté et inégalement réparties entre les individus ou les groupes d'individus.
Dans ce cas, les individus peuvent être hiérarchisés sur une échelle traduisant leur inégale possession et leur inégal accès aux ressources valorisées dans la société. On parle alors de stratification sociale. La position des uns, dans l'espace social, se trouvant au dessus, entre ou au dessous des autres.
Si les PCS (professions et catégories socioprofessionnelles) de l'INSEE sont l'un des outils permettant de rendre compte de la stratification sociale, il n'est pas le seul. Certains sociologues parlent de « strates » ou de « couches » sociales, ou bien encore de classes sociales (classe ouvrière, classe dominante, classe moyenne...). (Cf. Cours de Première)
2. Le caractère multidimensionnel des inégalités : indicateurs et mesure des inégalités.
a. Les inégalités économiques.
- Les inégalités de revenus
D1 signifie qu’en 2003 le revenu disponible maximum (le plus élevé) des 10 % des ménages les plus pauvres était de 11 242 euros.
D5 signifie qu’en 2003 le revenu disponible médian (qui sépare la population en deux : 50 % ont moins et 50 % ont plus), était de 24 237 euros.
D9 signifie qu’en 2003 le revenu disponible minimum (le moins élevé) des 10 % des ménages les plus riches était de 48 921 euros. (plus de 4 x supérieur à celui des ménages du premier décile).
Le rapport interdécile correspond à D9 / D1 = 48 921 / 1 1242 = 4,35
Le revenu disponible minimum de 10 % les plus riches est 4,35 fois plus élevé que le revenu disponible maximum des 10 % les plus pauvres en 2003.
C95 (centille 95) signifie qu’en 2003 le revenu disponible minimum des 5 % des ménages les plus riches était de 60 680 euros.
Distribution des niveaux de vie et rapport interdécile (D9/D1)
En 2004, les 10 % des ménages qui avaient les revenus les plus bas touchaient 1,5 % du revenu primaire total, alors que si la répartition des revenus primaires était égalitaire, ils toucheraient 10 % du revenu primaire.
Les 20 % des ménages qui avaient les revenus les plus bas touchaient 9,2 % du revenu disponible. Si la répartition était égalitaire, leur part de revenu disponible serait de 20 %.
Les 5 % qui touchent les revenus les plus élevés payaient 46,8 % du montant du total des impôts. La diagonale (du carré) correspond à une répartition égalitaire des revenus
Les inégalités de salaires entre hommes et femmes restent criantes. Les femmes touchent en moyenne 20 % de moins que les hommes. Les inégalités sont encore plus importantes si l'on s'intéresse aux cadres et professions intellectuelles supérieures.
Les écarts de salaires sont importants selon la PCS. Ainsi, les cadres ont un salaire près de trois fois supérieurs à celui des ouvriers et des employés (2,7 fois pour l'ensemble et 2,8 fois pour les hommes et 2,55 fois pour les femmes). Les employés ont un salaire de 30 % inférieur à la moyenne (26 % pour les ouvriers).
Mais les inégalités sont également marquées entre hommes et femmes.
L’écart hommes/femmes en France est d'environ 20 %, c'est-à-dire que les femmes ont des salaires de 20 % inférieurs à celui des hommes, ou qui représentent 80 % de celui des hommes.
Quelle que soit la CSP, les femmes ont des salaires inférieurs à ceux des hommes et c’est chez les cadres que l’on trouve les plus gros écarts, puisque l'écart est de 30 % (contre 6,6 % pour les employés).
Les inégalités salariales selon le sexe
- Les inégalités de patrimoine.
Les inégalités de patrimoine sont beaucoup plus élevées encore que les inégalités de salaire et de revenu. Ainsi, le patrimoine moyen du premier quart (25 %) de la population la moins aisée était de 90 % inférieur au patrimoine médian de l’ensemble de la population. Celui du quart de la population la plus aisée était de 2,64 fois supérieur au patrimoine médian.
Ainsi, on peut en déduire que le patrimoine moyen des 25 % les plus aisés de la population française est 26 fois supérieur au patrimoine moyen des 25 % les moins aisés.
Le patrimoine moyen des professions libérales est 34 fois supérieur à celui des ouvriers non qualifiés.
Celui des ménages de 50 à 60 ans est 32 fois supérieur à celui des ménages de moins de trente ans.
Répartition du patrimoine par décile
Les ménages possédant peu de patrimoine sont ceux qui ont les revenus les plus faibles. Ils sont souvent jeunes, familles monoparentales, ouvriers non qualifiés, pas ou peu diplômés et n’ont reçu aucun héritage ou donation.
Les ménages possédant beaucoup de patrimoine ont de hauts revenus, entre 50-60 ans, vivent en couple avec deux enfants, sont professions libérales, très diplômés et ont reçu un héritage ou une donation.
Le patrimoine est un stock qui génère des revenus (loyers, intérêts, dividendes…) qui peuvent venir alimenter ce stock. Un phénomène cumulatif peut ainsi s’instaurer où les riches s’enrichissent. À l’inverse, les pauvres en patrimoine ne voit pas leur situation s'améliorer et s’appauvrissent relativement (par rapport aux autres).
Les inégalités de revenus ou de patrimoine s'accompagnent d'autres inégalités que l'on peut considérer comme économiques puisqu'elles sont directement liées au niveau des revenus, comme la fréquences des départs en vacances (taux de départ en vacances plus faibles chez les catégories populaires et agriculteurs), les inégalités d'équipement (taux d'équipement), d'accès aux nouvelles technologies (ordinateur, Internet, téléphone portable...).
b. Les autres inégalités.
- Les inégalités sociales entre les sexes.
Les inégalités entre les sexes ne se limitent pas seulement à la répartition des rôles et des tâches ménagères. Elles se traduisent dans les inégalités de promotion professionnelle, ou d'accès à la représentation politique...
- Les inégalités sociales entre catégories sociales.
En fait, dans notre société qui fait la promotion de l'égalité (liberté, égalité, fraternité), les inégalités sont légions et très diverses : inégalités au niveau de la santé, de l'accès aux soins, devant la mort, inégalités à l'école, de diplôme, d'accès à l'emploi (chômage), aux positions socialement valorisées, d'accès au pouvoir et à la représentation politique (femmes, jeunes et CSP populaires), en matière de prestige (social), etc.
La création de la HALDE (Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité), fin 2004, qui a pour mission générale de lutter contre les discriminations prohibées par la loi, est un aveux de la part de la société française qui reconnaît que, malgré ses principes démocratiques, les inégalités sont très nombreuses et qu’il est urgent d’agir.
- Les inégalités se cumulent.
Les inégalités se cumulent (comme pour les inégalités de patrimoine et de revenu), se renforcent et forment système (les unes entraînant les autres et réciproquement...).
Ainsi, les inégalités sociales (origine modeste VS origine aisée ou « bourgeoise »), contribuent à expliquer (par les inégalités de capital culturel) les inégalités scolaires et de diplômes, qui expliquent les inégalités devant l'emploi (et le chômage), les inégalités de revenus, de prestige social, d'insertion et d'accès au pouvoir, etc...
Dossier de l'INSEE sur les inégalités sociales
Le seuil de pauvreté en France selon l'observatoire des inégalités
Rapport de l'observatoire national de la pauvreté et de l'exclusion
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B. La dynamique de la stratification sociale au XXème siècle.
1. La baisse séculaire des inégalités.
- La croissance a permis de faire reculer les inégalités.
Simon Kuznets, économiste statisticien américain (d'origine russe), prix Nobel d'économie 1971, a mis en évidence dans ses travaux publiés en 1955 qu'avec le développement économique, l'évolution des inégalités suivait une courbe en forme de U renversé.
- La réduction des inégalités stimule la croissance : le cercle vertueux « égalité-croissance ».
Pour John Maynard Keynes, il importe de réduire les inégalités car les impôts prélevés auprès des riches ne fera pas baisser leur consommation car il sera essentiellement puisé dans leur épargne. Tandis que les revenus de transfert versés aux pauvres vont accroître quasiment d'autant leur dépenses de consommation, car ce sont eux qui ont la propension à consommer la plus élevée. La redistribution aux plus pauvres des revenus prélevés aux ménages les plus riches, permet ainsi non seulement de réduire les inégalités mais également d'augmenter la consommation et donc la croissance
La réduction des inégalités s'est manifestée surtout à la fin des Trente Glorieuses, avec l’augmentation du pouvoir d’achat (+ 3,5 % en moyenne entre 1945-1975), la réduction des écarts entre haut et bas salaires (cadres et ouvriers), et l’augmentation des qualifications des jeunes qui arrivent sur le marché du travail avec des diplômes.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, l'élévation des niveaux de vie a concerné une large part de la population. On passe d’un strobiloïde en forme d’oignon à un strobiloïde en forme de toupie.
Tout en diminuant la masse des pauvres (quasi disparition des très pauvres vivant sans revenu) par rapport à l'après-guerre, la croissance a également entraîné un resserrement de l'extrémité haute de la courbe, signe que les très hauts revenus représente un part moindre (qu'avant).
On assiste donc à une réduction des inégalités avec le développement d'une vaste classe moyenne (thèse d'Henry Mendras confirmée par les statistiques de Jacques Marseille, historien de l'économie).
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2. Moyennisation ou polarisation sociale ?
- La moyennisation de la société française.
Selon Henri Mendras (La seconde Révolution française : 1965-1984, 1988), la société française a connu un processus de moyennisation au cours du XXème siècle (Cf. son analyse en termes de constellations : constellations centrale et populaire regroupent plus des ¾ de la population).
La moyennisation correspond au processus conduisant à la constitution d'une vaste classe moyenne dans la société. Ce processus se caractérise par l'homogénéisation des conditions et l'effacement des barrières séparant les classes sociales, hormis aux extrêmes, ce qui laisse apparaître une masse plus ou moins homogène : la classe moyenne.
Les différents facteurs qui ont favorisé la moyennisation sont : l’élévation des niveaux de vie, la démocratisation de certains biens de consommation et la démocratisation scolaire. Cette dernière favorise l’ascension sociale (mobilité ascendante) et réduit les écarts entre les fils d’ouvriers et les fils de cadres, mais aussi entre les hommes et les femmes.
- Les caractéristiques des classes moyennes.
Trois critères permettent de définir les classes moyennes :
- Le niveau de revenu proche de la moyenne.
- La place intermédiaire dans le processus de production entre les postes dirigeants et les emplois d’exécution. Les classes moyennes ont des compétences plus ou moins élevées sans pouvoir de décision, avec une dose variable d’autonomie, voire d’initiative, dans l’exercice de leur activité.
- Le sentiment d’appartenance à la classe moyenne (Plus des trois quarts de la population française s'identifient à la classe moyenne).
- Stabilité ou recrudescence des inégalités ?
L’évolution récente des statistiques montre que les inégalités continuent de se réduire (baisse du coefficient de Gini depuis 1990), même si le rapport interdécile (D9/D1) ne baisse plus depuis le milieu des années 1980. L’écart entre les plus riches et les plus pauvres aurait même tendance à remonter après avoir connu un plus bas en 1999 (3,1) pour semble-t-il se stabiliser autour de 3,3.
À l’inverse, le BIP 40 (baromètre non officiel mesurant les inégalités et la pauvreté) montre une augmentation sensible des inégalités depuis 1983, mais il mesure d’autres inégalités que celles du revenu comme celles qui sont liées à l'emploi, à l'éducation, au logement et la santé...
Depuis deux décennies, la remise en cause du compromis fordiste a entraîné une détérioration de la situation des plus fragiles (ouvriers, faiblement qualifiés, jeunes, femmes...). Comme dans le même temps on a vu s'accumuler d'importantes richesses, certains ont pu diagnostiquer une tendance à la polarisation sociale, avec l'enrichissement des plus riches et le retour de la pauvreté au bas de l'échelle sociale. Mais la thèse de la polarisation est vivement contestée.
- Classes moyennes et changement social.
La thèse de la polarisation de la société est largement inspirée des thèses marxistes qui analysent la société en termes de classe sociale.
La lutte des classes décrite par Marx devait mener à un changement profond de la société capitaliste. Depuis les années 1970, les inégalités se réduisent, mais subsistent et se diversifient (se complexifient aussi). La montée des classes moyennes remet en cause la vision marxiste, et même si la crise les a fragilisées, la tendance à la polarisation demeure très contestable.
Enfin, décrire les inégalités et leur évolution, c'est décrire le changement social, même si l'origine de nombre de ces inégalités reste économiques et pour l'essentiel, monétaires.
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